LAM - Les Afriques dans le monde

Disparition d'Alain Ricard...

Alain Ricard (1945-2016)

 

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris le décès, samedi 27 août, de notre collègue, Alain Ricard, directeur de recherche émérite au CNRS en section 35 (sciences philosophiques, philologiques et sciences de l’art) et membre du CEAN (Centre d’études d’Afrique noire), devenu LAM (Les Afriques dans le monde) à Sciences Po Bordeaux.

Alain Ricard est l’une des figures majeures de la recherche mondiale sur les littératures de l’Afrique, un champ qu’il a participé à façonner et à reconfigurer, en fonction d’orientations qu’il a longtemps été le seul à porter en France : l’anthropologie des textes et la centralité des langues africaines. Il bénéficie pour cela d’une reconnaissance internationale, recevant le Prix Humboldt 2002 pour ses travaux sur les littératures de l’Afrique.

L’hommage scientifique qui lui sera ultérieurement rendu à LAM, au cours d’une journée consacrée à son œuvre, sera l’occasion de (re)découvrir les apports fondamentaux de ce chercheur hors-pair non seulement à l’étude des textes et de la « philologie » comme il aimait à le dire, mais plus encore, à la recherche sur l’Afrique en général. Car Alain Ricard était avant tout un passeur de frontières qui, inlassablement, s’employait, non sans provocation d’ailleurs, à briser les enclos disciplinaires en vue de fédérer l’ensemble des sciences humaines autour d’un objet : l’Afrique.

Alain Ricard occupa d’importantes responsabilités au CNRS où il fut directeur scientifique adjoint, puis chargé de mission au département des sciences de l'homme et de la société en 2002. Il fut surtout un pionnier de la recherche à de nombreux égards, à l’initiative de la création de bien des associations scientifiques et du lancement de manifestations diverses. Il a participé à l’invention du réseau européen d’études africaines (AEGIS) et a contribué à le faire vivre au travers de multiples collaborations scientifiques. Il a également été parmi les membres fondateurs de trois associations dans lesquelles il est resté engagé durant tout son parcours : l’APELA (Association pour l’étude des littératures africaines 1) dont il fut le président entre 2010 et 2013, MC2a (Migrations culturelles Aquitaine Afrique) dont il fut le président entre 2009 et 2015 ; et l’ACPA (Association des chercheurs en politique africaine), occupant aussi bien le poste de rédacteur en chef de la revue Politique africaine que celui de directeur de la publication (1993-1996). Il était un contributeur régulier de Polaf et un membre actif de l’association. Il a par ailleurs été l’un des responsables, avec François Bart, de l’ANR « Dimensions de l’objet swahili : textes et terrains » (2008-2012), un important programme réunissant des chercheurs français, allemands, tchèques, kenyans, tanzaniens et congolais, à l’issue duquel ne parurent pas moins de 14 ouvrages.

Son dynamisme, son esprit d’initiative et sa force fédératrice s’étendaient aussi outre-Atlantique et bien-sûr en Afrique. Aux États-Unis où il a étudié, il est également très connu et inséré dans les réseaux scientifiques depuis très longtemps, notamment l’ALA (African Literature Association) et l’ASA (African Studies Association). Il compte parmi les membres fondateurs de l’ALA, lors du congrès inaugural qui se déroula à Austin, Texas, en 1975. Il était un habitué de ces congrès, participant également au dernier qui se déroula à Bayreuth en juin 2015. Il était par ailleurs membre du comité scientifique de la revue Research in African Literatures (Indiana University Press) et de la revue Black Renaissance Noire (New-York University).

Outre de très nombreux voyages et séjours en Afrique de l’Ouest (Togo, Nigeria surtout), en Afrique de l’Est (Kenya, Tanzanie, RD Congo) et en Afrique australe (Afrique du Sud et Lesotho entre autres), il enseigna, dans les années 1980, à l’Université de Lomé où il était aussi chercheur associé à l’IRD. Entre 1989 et 1991, il occupa les fonctions de direction au CREDU de Nairobi (aujourd’hui IFRA). Il enseigna par ailleurs l’anthropologie culturelle au département d’ethnologie de l’Université de Bordeaux (1993-2007), les littératures de l’Afrique à Sciences Po Bordeaux et co-anima des séminaires doctoraux (avec Xavier Garnier notamment) à Paris lorsqu’il était affilié au LLACAN (Langues, littératures, cultures d’Afrique noire, UMR 8135) entre 1999 et 2009.

Chercheur infatigable jusqu’à ces quelques derniers mois, il était extrêmement prolixe et sur des sujets variés puisque ses publications concernent tant la question des langues (Le Kiswahili, une langue moderne, 2009 ; Le Sable de Babel, traduction et apartheid, 2011), que celle des récits de voyages et écrits missionnaires (édition de Excursion missionnaire dans les Montagnes bleues de Thomas Arbousset incluant Notice sur les Zulus, 2000 ; Voyages de découvertes en Afrique, 2000) ou encore celle du théâtre (Théâtre et nationalisme : Wole Soyinka et Leroi Jones, 1972 ; Mister Tameklor, suivi de Francis-le-Parisien, par le Happy Star Concert Band de Lomé, avec N. Akam, 1981 ; L'invention du théâtre. Le théâtre et les comédiens en Afrique noire, 1986 ; West African Popular Theater avec Karin Barber et John Collins, 1997 ; Ebrahim Hussein, théâtre swahili et nationalisme tanzanien, 1998 ; Wole Soyinka et Nestor Zinsou : de la scène à l’espace public, 2015).

Ses livres plus généralistes mais toujours novateurs, caractérisés par la volonté de briser la dichotomie oral/écrit, sont aujourd’hui des ouvrages de référence pour tous les étudiant-e-s, chercheur-e-s et curieux des littératures de l’Afrique : Littératures d'Afrique noire : des langues aux livres (1995 et 2004 pour la traduction anglaise) et Histoire des littératures de l’Afrique subsaharienne (2006) 2.

Alain Ricard était aussi cinéaste. Son premier film tourné dans les années 1980 et numérisé en 2011, Le Principe d’Asihu, porte sur le concert-party au Togo. Il est l’auteur de deux autres films tournés au Togo et a également participé, en tant que conseiller littéraire, au film de Bankolé Bello, Wole Soyinka, poète citoyen (ARTE/FR3/La Sept, 1993) où il apparaît en conversation avec l’écrivain Prix Nobel de Littérature en 1986. Ses deux films les plus récents ont été tournés à Bayreuth en Allemagne où il avait noué de fortes et durables relations dans le milieu africaniste : Aquitaine, Afriques : Contact, Zones : une visite de l'exposition d'Iwalewahaus (2012) et Nestor Zinsou à Bayreuth (2013).

Par sa conception de la recherche, qu’il voulait pour les africanistes « in-disciplinée », Alain Ricard est constitutif de l’essence même de LAM, qu’il a contribué à refonder en 2009 après avoir été membre du CEAN dès son retour d’Afrique, en 1992 jusqu’en 1999. Dans notre équipe pluridisciplinaire, son anthropologie des textes nous a permis de comprendre avec lui les réalités politiques, sociales et économiques des sociétés africaines, et les enjeux spécifiques de la production culturelle et littéraire dans ces pays d’Afrique et dans les langues d’Afrique.

Nous perdons un chercheur brillant et engagé, un enseignant passionnant et d’une immense culture, un ami chaleureux et généreux, une très belle personne, mais nous gardons son œuvre et le chemin qu’il a tracé. Invité à présenter la conférence inaugurale des 4e Rencontres des études africaines en France (REAF), le 5 juillet 2016 à l’INALCO à Paris, la dégradation subite de son état de santé ne lui avait pas permis d’y venir. Son très beau texte, intitulé Vertus de l’in-discipline : langues, textes, traductions y a été lu, vous pouvez le retrouver ici.

 

Pessac, le 30 août 2016

 

N.B. : ce texte à vocation biographique est provisoire et évolutif. Toutes celles et ceux qui y verraient des corrections, modifications, précisions ou autres compléments d’information à apporter sont invité-e-s à contacter Maëline Le Lay : m.le.lay@sciencespobordeaux.fr


(1) Voir l’hommage qui lui est rendu sur le blog de l’APELA, Carnets de recherche en littératures africaines : http://apela.hypotheses.org/
(2) Pour consulter la liste exhaustive de ses ouvrages, voir sa page sur le site de LAM : http://lam.sciencespobordeaux.fr/users/alain-ricard

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