LAM - Les Afriques dans le monde

Axe 1 - Gouvernance, institutions, représentation

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Responsables : Jérôme LAFARGUE (UPPA) & Céline THIRIOT (IEP)

Le politique dans les Afriques (comme dans les pays du Sud), et notamment dans ce qu’on appelle les États fragiles, s’inscrit dans une continuité, fortement instrumentalisée par l’ensemble des catégories d’acteurs qui y interviennent, des dynamiques internes et externes. Il faut le saisir dans l’entrelacs des espaces, arènes et forums nationaux et internationaux qui caractérisent le monde de la globalisation – souligné dans les travaux de sociologie politique comme de relations internationales.

Cette imbrication des contextes historiques particuliers et des enjeux, normes, référents et modèles de comportements et d’actions transnationaux, façonne les trajectoires de fabrication de l’institution et du citoyen dans ces États fragiles. Les modalités du politique y sont marquées par des décalages et ruptures et sont fortement instrumentalisées entre les dispositifs externes internalisés (la configuration des systèmes normatifs et de gouvernance selon des référents produits à l’extérieur des sociétés) et les dispositifs internes externalisés (la configuration des systèmes normatifs et de gouvernance localement produits mais intégrant en partie variable les dispositifs extérieurs).

Pour cela, la perspective théorique emprunte ici à deux paradigmes assez différents pour les relire à l’aune de ce qu’on appelle « l’approche par le bas ».

– D’une part à un ensemble de travaux portant tant sur le Sud que sur le Nord interrogeant le politique à travers la notion de gouvernementalité proposée par Foucault. Dans cette conception, la gouvernance consiste en une « conduite des conduites », c’est-à-dire se dévoile dans toutes les formes et relations de pouvoir qui orientent et mettent en forme les actions des autres.
– D’autre part, en percevant l’individu comme un acteur à part entière, qui contribue autant à la production des cadres de l’action qu’il en est le produit (théorie de la double structuration chez Giddens) Une telle approche permet de s’inscrire dans un ensemble de travaux sur les Afriques consacrés aux jeux d’acteurs sur les normes, leur production, les arbitrages auxquelles elles donnent lieu auprès d’acteurs confrontés à différents ordres normatifs, d’autre part elle permet de rompre avec la dichotomie « agency » / structure pour se polariser sur les processus de structuration en boucle qui font des citoyens les produits et les producteurs de la gouvernance.

Cet axe se propose donc, dans une optique multidisciplinaire associant historiens, politistes, anthropologues et juristes, d’étudier la fabrique des institutions et des citoyens dans ces États en développement. Il s’agit de décrypter les décalages et ruptures normatifs et institutionnels, de circonstancier leur insertion dans des dispositifs que leurs dynamiques particulières ne produisent pas mais dont leurs citoyens ou d’autres acteurs externes ne cessent de s’emparer. Étudier le politique dans ce type de configuration suppose de se concentrer non plus uniquement sur les dispositifs institutionnels ou sur les pratiques sociales « informelles » ou en marge du politique officiel, quasi marginales, mais bien sur les manières et les pratiques sociales qui expriment les effets d’incorporation que produisent les dispositifs existants et le rôle structurant des acteurs dans leur configuration. Deux principaux ordres de questionnements seront privilégiés.

 

A. La gouvernance politique et institutionnelle de sociétés plurielles

  • Les mutations des régimes, normes et procédures de régulation

Le choix des normes et procédures n’est pas neutre. Il est traditionnellement analysé en termes de mimétismes, d’influences, de transferts, de projections qui sont ou ne sont pas, en partie ou en totalité, réinventées et réappropriées. Ce faisant, sous l’impact des transitions politiques, des types ou sous-types nouveaux de régimes politiques et constitutionnels apparaissent, révélateurs d’un syncrétisme politique et juridique, et parfois d’innovations juridiques et institutionnelles : « démocraties à adjectifs », régimes hybrides (Diamond). Sous ces enjeux de labellisation et de conformité (réelle ou factice) à certaines demandes externes, se réinventent et se recyclent acteurs et régimes.

Quelle que soit la forme institutionnelle et constitutionnelle de ces régimes, comment se construisent la légitimité et le processus de légitimation dans ces États en transformation (problématiques de transfert/appropriation de modèles, prégnance d’acteurs externes, problématique de la consolidation...) ?

Dans la globalisation politique des années 1990 et 2000, la voie électorale s’est imposée comme la seule admise pour la contestation et la légitimation du pouvoir – il n’y a aujourd’hui plus guère de pays d’Afrique subsaharienne sans élection, même si cela ne se traduit pas forcément par des alternances politiques plus fréquentes. Les élections, les processus électoraux sont devenus des enjeux politiques majeurs. L’organisation même des élections est devenue un terrain très contesté entre les ingénieries électorales des parties en présence et celle déployées par les acteurs internationaux.

  • La reconfiguration du champ politique : participation, dé-participation et citoyenneté.

De nouvelles structurations du champ politique sont apparues dans les régimes issus de ces libéralisations, autour des fonctions de mobilisation, de représentation, d’agrégation et de médiatisation des demandes politiques. Les partis politiques sont les premiers acteurs de ce pluralisme politique, objets délaissés à redécouvrir. Mais au-delà, les clivages et mobilisations politiques doivent être examinées sous l’angle des mobilisations collectives, de la sociologie des groupes, mais aussi de l’histoire, afin d’en comprendre l’historicité, les figures et registres du leadership politique et les répertoires d’action.

Après les transitions politiques, moments de « désectorisation » du politique (Dobry), et indépendamment de leur issue (néo-démocraties en consolidation ou reconfigurations autoritaires), comment ensuite se « resectorisent » les sociétés ? Quel espace et quel rôle les organisations de la société civile (syndicats, ONG, associations) peuvent-elles assurer ? Peuvent-elles, ou non, participer ou interférer dans le processus décisionnel ? On touche là à la diversité des modes de participation, mais aussi de « départicipation » politique.

En contexte autoritaire, ou en contexte de pluralisme, comment s’organisent les inscriptions des individus dans les espaces – politique, économique, juridique, social – de citoyenneté ? Les registres de ces identifications et donc des mobilisations sont multiples : religieux, sociaux, culturels, historiques, économiques (sociaux-professionnels). Quelles sont les combinaisons, interférences, évictions existantes entre ces différents registres (place du religieux dans le politique, de l’économique) ?

Le désendettement massif, la revalorisation des cours des matières premières, la montée des transferts des migrants, le retour au paradigme de la construction de l’État, la « guerre globale contre le terrorisme » se sont combinés depuis le début des années 2000 pour renforcer certains État africains – et les régimes qui les contrôlent. Beaucoup de ces régimes ont fait un véritable apprentissage de la condition démocratique (au double sens du mot « condition ») qu’ils ont dû concéder. Certains d’entre eux ont véritablement domestiqué cette condition démocratique, combinant en des configurations diverses violence politique tempérée, manipulation des dispositifs constitutionnels et juridiques, micro réglage de la domination économique, clientélisation massive, relance de l’État développemental, retour au « biais urbain » et prise de contrôle des sites d’extraversion ou de politisation (presse, ONG, champ religieux). L’étude des stratégies de redéploiement des États africains – et de leur impact sur la vie politique, et en particulier sur la dépolitisation, à l’articulation de l’économie politique et de l’économie morale – est encore à faire.

  • Les reconfigurations du politique s’inscrivent dans l’espace : réorganisations spatiales de la gouvernementalité, environnement et développement durable

Avec la concentration urbaine accrue, l’administration des populations et espaces urbains devient une problématique centrale, reconnue comme essentielle pour la croissance économique du Sud par les institutions internationales. Des normes de gouvernance urbaine circulent, témoignage de l’extraversion de ces problématiques : formalisation d’une gouvernance internationale de l’environnement et du développement (durables) ; constitution d’organisations internationales de gouvernements locaux ; circulation de ressources parfois très importantes au travers des coopérations décentralisées ; pénétration de multinationales dans la gestion de l’urbain, en interférence avec les enjeux de vie, voire de survie, locaux.

La décentralisation, politique mise en œuvre ou au moins affichée dans de nombreux pays du Sud, se veut une forme de démocratisation et de renforcement de l’efficacité de la gouvernance locale : contournement d’États centraux inefficaces et corrompus, substitut local à une démocratisation absente à l’échelle nationale, proximité aux besoins locaux. Derrière ce qui est devenu un véritable label, les réalités observées sont cependant fort diverses, et le recours à l’histoire et à la sociologie des élites, à la culture politique ou à la sociologie des réseaux s’imposent pour affiner l’analyse au-delà des aspects formels et institutionnels.

La gouvernance territoriale conduit à l’analyse de l’organisation du pouvoir à des niveaux différents de proximité aux populations. Les arrangements locaux de gouvernance sont multiples, s’enracinant dans une histoire locale et nationale, utilisant au besoin les ressources de l’aide internationale. Ils sont à repérer dans les réponses (et l’absence de réponse) apportées par les collectivités territoriales à la question du foncier (l’accès à la terre, la propriété de la terre, le logement), de l’accès à l’eau, de l’assainissement, des énergies ou de la sécurité des biens et des personnes.

B. États et sociétés face aux enjeux contemporains

  • L’État en action

Il s’agit ici de s’intéresser à la gouvernance et plus encore à la gouvernementalité (au sens de Foucault) : la redécouverte de l’État dans les problématiques de reconstruction et du renforcement de capacités et de sa bureaucratie, dans un contexte de dépolitisation.

Le « besoin d’État » sera lu ici non seulement en termes de renforcement de capacités et de techniques bureaucratiques, mais à travers la problématique de l’incorporation de la figure de l’État, de ses normes et référents par les individus censés être érigés en administrés et en citoyens. Il s’agira ici de reprendre de manière critique les catégories d’État dressées par les organisations internationales (État fragile, failed state, weak state, shadow state…) au travers des fabrications réciproques des institutions et des citoyens.

L’étude de l’action publique permettra de tester ces modalités à partir de politiques publiques sectorielles spécifiques (santé, éducation, sécurité, aménagement du territoire) au travers de la problématique du framing et de la mise sur agenda. Dans un contexte de gouvernance fortement extravertie, les temporalités officielles des politiques (et du politique) sont décalées entre acteurs externes et internes, dans une configuration complexe (bureaucrates, personnels de santé, d’éducation, « usagers », organisations sociales, ONG / OSI, experts et OI, communautés d’intérêt transnationales…).

  • L’administration politique des sociétés plurielles

Les sociétés politiques, sociétés de « citoyens », agissent au sein de cadres d’appartenance, de représentations et d’actions définissant des conditions de possibilités et des catégories de pratiques concurrentes, c’est-à-dire à la fois interchangeables, cumulables et « métissables ». Ces dispositifs et ces techniques de gouvernement sont à la fois infra-étatiques, étatiques et transnationales : communautés ethno-régionales, religieuses, socioprofessionnelles, identitaires, générationnelles, de genre… Comment évoluent ces modalités de structuration et leur coexistence au sein des sociétés plurielles ? Comment l’État gère-t-il les différents cadres d’appartenance communautaires ? Comment apparaissent l’institutionnalisation d’interlocuteurs représentatifs de la société civile, notamment religieuse, et les mécanismes d’association ou consultation mis en place (corporatismes, lobbyings…) ? Comment jouent les mécanismes d’association des dispositifs locaux de gouvernance et de dispositifs importés (par exemple, en matière de régulation de conflits, de régulation de l’action publique) ?

  • Les États entre historicité et temporalités

Historiquement, l’État ne peut se réduire à ses services administratifs et ses différentes échelles de gouvernement. La compréhension de la formation de l’État dans les sociétés du Sud, et singulièrement dans les Afriques, passe par une analyse de la capture des ressources de l’extraversion sur la longue durée, de l’éventuel continuum colonial/post-colonial dans la formation des services, mais aussi par la compréhension des dispositifs de délégation de pouvoirs, l’État colonial étant de fait obligé de tolérer et d’utiliser des autorités qui pouvaient néanmoins facilement échapper à son contrôle routinier. On peut donc s’interroger sur les multiples organisations qui opèrent à la frontière des services de l’État et de la société et qui exercent une autorité publique reconnue comme telle (institutions scolaires « privées » et ONG subventionnées, chefs de terre et autorités foncières, organisations d’autodéfense, syndicats, chefferies, chambres de commerce et entreprises, etc.).

  • Vivre l'institution au "quotidien" : la fabrique de l’institution

Il s'agira d'étudier « le penser » et « l'agir » des acteurs à (ou depuis) tous les niveaux sociaux dans l'institution prise au sens large : privé ou public, payant ou gratuit, banque, école, hôpital, etc. Collecter les « dires » et les « faires » des usagers (ceux qui y viennent pour recevoir quelque chose) et des usagers (ceux qui y sont pour donner quelque chose) pour reconstruire les relations de pouvoir, reconsidérer les enjeux, les intérêts, la notion même de pouvoir. Étudier le vécu de l'institution au « quotidien » à partir des dires et des faires permet de construire la dimension cognitive pratique de l'institution qui façonne la cognition, qui formate en retour les actions ; cela permet également de repérer les dynamiques d'institutionnalisation, de pérennisation. Cela permettra de réinterroger la littérature existante, pour re-tester certaines thèses acquises, comme par exemple le processus de réappropriation de l'institution en termes de réinvention, etc.

LES PROGRAMMES DE L'AXE 1

  • Nouvelles dynamiques socio-économiques en Afrique et émergence de la catégorie « classes moyennes » (Dominique Darbon & Comi Toulabor)

Les mutations économiques des Afriques au cours des 15 à 20 dernières années, la remise en cause des formes classiques de lutte contre la pauvreté, notamment sur le continent, et la dilution de la notion particulièrement floue de « société civile » ont suscité un nouvel engouement pour ce que la littérature économique de vulgarisation et les documents des organisations internationales appellent les « classes moyennes ». Considérée comme la grande nouveauté des années 2000 dans les pays émergents, « l’émergence » des classes moyennes est désormais identifiée et annoncée en Afrique comme un phénomène inéluctable et massif permettant de prévoir en raison des corrélations positives systématiquement postulées entre ces classes et le développement économique et politique une expansion et une stabilisation de l’ensemble du continent. Le projet consiste à identifier la réalité de ce phénomène d’émergence ; à dévoiler les processus de création de cette catégorie de l’entendement ; à identifier la composition sociologique de cette « classe » et à en étudier les significations et impacts sur la société, les institutions et les régimes politiques des Suds. L’Afrique est le cœur des analyses mais sur la base d’une analyse comparative internationale systématique.

  • Politiques publiques, Réforme de l’administration et transformation de la fonction publique (Dominique Darbon)

L’analyse des politiques publiques et de l’action publique est au cœur des thématiques et des méthodologies d’analyse de la science politique. Le projet en cours depuis plusieurs années vise à tester cette approche dans les États et sociétés fragiles et à en discuter les outils et la pertinence dans ces contextes particuliers. Cette perspective permet de discuter à nouveau de la question de l’État « à agir », « à faire », « à produire des policies », dans les États et sociétés fragiles  en privilégiant deux perspectives spécifiques : celle de la capacité organisationnelle, institutionnelle et managériale des appareils de gestion ; et celle  de l’interaction avec les mobilisations des citoyens et usagers ou ressortissants, élément décisif de la construction institutionnelle. Cette analyse s’intéresse ainsi au « state at work » en se polarisant à la fois sur : l’étude des administrations, l’analyse des politiques sectorielles, l’interprétation des interactions entre les « citoyens » et les ressortissants et les appareils d’administration, l’étude de l’influence extérieure sur la définition des agendas et des modes d’action des acteurs, l’analyse des réformes organisationnelles dans les États et sociétés fragiles. Ce projet est associé à un programme de formation de formateurs en administration et management, de restructuration d’un centre de formation administratif et de formation de fonctionnaires en Guinée.

  • État en action – État en consolidation : perspectives croisées à partir du Mali (Céline Thiriot)

Après quelques décennies de délaissement, voire de contournement, des États du sud dans le cadre du « consensus de Washington », les différents acteurs de la coopération avec ces pays du Sud ont redécouvert la nécessité de l’État, interlocuteur, régulateur, gestionnaire, dispensateur et garant de biens publics. Ce projet se propose de revenir à l’analyse de l’État. Au-delà de son aspect instrumental, qui s’incarne dans la formulation du concept d’« État fragile », c’est l’étude de « l’État en action », tel qu’il fonctionne réellement et non pas tel qu’il devrait être ou est modélisé qui importe.

Cet État en action peut se saisir au travers des usages générés tant par les administrés que par ses agents (en étudiant la relation qui se créée entre le fonctionnaire au guichet et l’usager, par exemple avec la police de rue, l’enseignant, le magistrat… mais en étudiant aussi la façon dont émerge et vit un esprit de corps chez les fonctionnaires), de ses actes, et de ses produits et productions (comme par exemple les politiques publiques mises en œuvre et les services assurés aux citoyens). Cet État en action peut aussi se comprendre dans les modalités de sa gouvernance et de ses processus décisionnels. Ce programme a été initialement conçu pour travailler sur l’État au Mali. Mais la situation s’étant considérablement dégradée au Mali depuis le coup d’État de mars 2012, il a été réorienté sur d’autres terrains (Éthiopie, Ghana, Burkina Faso, Soudan)

  • Études sur les processus électoraux en Afrique (Dominique Darbon & Céline Thiriot)

Les consultations électorales se sont depuis 20 ans banalisées dans la quasi-totalité des États africains et sont reconnues comme le seul moyen légitime d’accéder au pouvoir ou de s’y maintenir. Elles sont institutionnalisées en tant que telles par les différentes organisations internationales bi- ou multilatérales, ainsi que par les organisations régionales africaines. Cependant, si les processus électoraux sont généralisés, leur banalisation peut être très formelle et très trompeuse. Elle masque en effet une grande diversité de régimes et de situations politiques qu’elles soient démocratiques ou autoritaires. Vingt ans d’élections pluralistes en Afrique ont surtout montré que les élections, loin d’être un vecteur automatique de renforcement démocratique sont aussi des moments critiques pour des régimes politiques fragiles, révélateurs de situations politiques diversement stabilisées, exacerbant les tensions et cristallisant les enjeux. Comment évaluer la portée des élections ? À quoi servent ces élections ? À quelles conditions sont-elles facteurs de stabilité ou d’instabilité ? Peut-on prévenir les crises liées aux élections ? Quels sont les acteurs qui peuvent appuyer les processus électoraux et selon quelles modalités et temporalités ?

Aucune procédure électorale n’étant exempte de défaut, ce qui compte c’est leur acceptabilité dans un contexte donné ainsi que leur effet cumulatif. Les règles et procédures électorales sont importantes. Mais au-delà, pour répondre à ces questions, il faut analyser le lien entre les professionnels de la politique, les citoyens, et les représentants des différents groupes d’intérêts : la nature de ce lien nous renseigne sur le niveau d’institutionnalisation de l’accord politique, et détermine la capacité ou non des élections à faire sens.

  • Pluralismes (René Otayek & Céline Thiriot)

Comment le retour du pluralisme politique dans la libéralisation politique (en Afrique depuis les années 90 et dans le monde arabe depuis quelques mois) s’articule avec les autres pluralismes structurants ces sociétés ? Comment se font la mobilisation politique et la participation politique dans des sociétés plurielles, où coexistent divers cadres structurant (religieux, genre, âge, profession, ethnorégional, clanique ou familial…). Quel rôle jouent ces médiateurs que sont les leaders religieux, communautaires, professionnels, et leurs organisations dans l’inscription de l’individu dans la citoyenneté ? Dans quelle mesure ces références sont-elles instrumentalisées par les leaders politiques pour mobiliser ? Comment le prisme de ces cadres de socialisation, de mobilisation influence-t-il la participation politique, la structuration du système multipartisan et le fonctionnement même du système représentatif ? Il s’agira également de réfléchir sur la régulation du pluralisme culturel « en situation », c’est-à-dire de voir comment, concrètement, celle-ci s’opère, aussi bien via les cadres institutionnels prévus à cet effet (fédéralisme(s), démocratie consociationnelle, etc.) qu’au travers de politiques dites d’équilibre régional, articulant mécanismes de participation et de représentation, et agencement de réseaux transculturels combinant clientélisme politique, affairisme et alliances sociales (ethniques, tribales, claniques, matrimoniales…).

  •  La personnalisation du leadership politique (Céline Thiriot & Jean-Louis Thiébault)

Ce projet est initié par Jean-Louis Thiébault (IEP de Lille) et Jean Blondel. Il vise à mesurer et comprendre les logiques, mécanismes et conséquences de la personnalisation du leadership dans les partis politiques. C’est un projet comparatiste de grande ampleur qui pour l’instant a concerné des leaders de pays occidentaux, asiatiques, latino-américains et arabes. LAM est chargé d’y apporter des études de cas africains et de confirmer, infirmer ou corriger un certain nombre de constatations en suivant un protocole similaire. Il s’agit de comprendre la capacité de mobilisation des partis politiques et de leur leader :

Quelle est l’influence directe du leader sur les électeurs ? Il y a trois types d'outils utilisés par les leaders de parti pour faire appel aux électeurs en relation directe : par les « discours » que ces leaders développent afin d'attirer les citoyens à les soutenir  et à soutenir leur parti ; par les moyens que ces leaders utilisent pour se rapprocher des citoyens et des électeurs (le clientélisme, le patronage et les médias) ; en lien avec la réaction des citoyens aux leaders personnalisés (qui prennent la forme de trois positions: la notoriété, la popularité et le charisme).

Quelle est l’'influence indirecte de ces leaders sur l'électorat à travers les changements qu'ils apportent à leurs partis respectifs ? La relation indirecte entre le leader de parti et les citoyens par l'intermédiaire du parti a trois aspects : liés aux principales politiques que le parti met en avant (la capacité du leader à conduire des changements dans son parti au niveau de l'idéologie et du programme) ; à la structure du parti (la capacité du leader à apporter des changements dans son parti au niveau de la structure) ; à la sélection des candidats aux élections législatives (la capacité du leader à apporter des changements dans son parti au niveau de la sélection des candidats aux élections législatives)

  • Éducation en Afrique  ANR franco-allemande MOPRACS (modèles pratiques et cultures scolaires)
    Programme de la région Aquitaine GEOPOLAC (géopolitique de l’école en Afrique)
    (Hélène Charton, Sarah Fichtner, Elisabeth Hofmann)

À partir des cas du Sénégal, Bénin, Cap Vert et Burkina Faso, ces deux programmes proposent de contribuer à une meilleure compréhension de la réalité du fonctionnement des systèmes éducatifs en Afrique dans un contexte de forte internationalisation. Comment les politiques publiques internationales sont-elles appréhendées, négociées, mises en œuvre par les différents acteurs impliqués à tous les niveaux ? Alors que les modèles éducatifs sont des produits de la globalisation, les acteurs chargés de les mettre en œuvre sont insérés dans des réseaux locaux et animés par des stratégies individuelles largement déterminées par l’espace social et politique dans lequel ils évoluent. L’école comme institution apparaît alors comme un espace privilégié pour observer et comprendre les mutations des Etats africains et analyser leur mode de fonctionnement « au concret », c'est-à-dire à travers les échanges et les transactions entre les différentes catégories d’acteurs impliqués d’un bout à l’autre de la chaîne éducative (prescripteurs, opérateurs, agents, usagers). Ce sont ces processus de négociations, d’adhésion, d’accommodement voire de transgressions qui façonnent et définissent le fait scolaire, propre à chaque pays.

Résolument pluridisciplinaire, ces projets se situent à la croisée de la socio anthropologie et de la sociologie du fait scolaire, des interventions internationales et de l’État en Afrique. Elle émane de l’étroite collaboration et de synergies entre l’Institut für Ethnologie und Afrikastudien de l’Université Johannes Gutenberg de Mayence (IfEAs) et le laboratoire les Afriques dans le monde (LAM) de l’Université de Bordeaux. Ces projets s’articulent autour deux grandes séries de questionnements sur les politiques publiques en Afrique subsaharienne: la sociologie du fait scolaire d’une part et la sociologie politique/socio-anthropologique des interventions internationales d’autre part.

1/ La gouvernance de l’école. Une première étude portera sur les organisations internationales et régionales basées à Dakar : BREDA-UNESCO, le Pasec (programme d’analyse des systèmes éducatifs de la CONFEMEN, antennes régionales d’ONG dédiées à l’éducation comme Action Aid). Il s’agit notamment de mesurer le rôle de ces bureaucraties dans la production de politiques publiques d’éducation en Afrique de l’Ouest.

2/ Modèles, pratiques et cultures scolaires. À travers cet axe, il s’agira plus particulièrement d’analyser les différentes formes de prise en charge des enfants – garçons et filles – en examinant le fonctionnement, l’organisation sociale et ses significations ainsi que l’imaginaire véhiculé par l’école et sa perception par ses différents acteurs. On interrogera également les modes d’insertions de ces différents modèles par rapport au projet d’éducation des États à partir de contexte différents (écoles publiques, privées, enseignement coranique).

3/ La question du genre dans les politiques publiques et les pratiques d’éducation. Comment la prise en compte du genre est-elle mise en acte, c'est-à-dire traduite dans des politiques publiques et des pratiques scolaires spécifiques ? L’étude transversale proposée dans le cadre de cet axe, à travers une comparaison entre les trois pays concernés par le projet, abordera l’articulation des politiques publiques en faveur de la scolarisation des filles avec les réalités locales. Elle s’intéressera également au rôle effectivement joué par l’école dans la production des rôles sexués socialement construits. Une attention particulière est portée sur la thématique des violences de genre en milieu scolaire.

Ce que l’on propose aux étudiants de Master (PDAPS, MIDAF, CID-GRPS) :
Un des objectifs de ces deux projets de recherche est d’inciter et d’intégrer des étudiants de différents Master à cette thématique. Des missions de terrain et stages sont proposés aux étudiants souhaitant travailler sur les questions d’éducation en Afrique. De plus, ils pourront être totalement intégrés dans une équipe de recherche active au sein du LAM.

Pour l’année universitaire 2012-2013, quatre étudiants de Masters ont ainsi bénéficié d’appuis financiers et scientifiques pour la réalisation de séjours de recherches ou de stages au Bénin (violences de genre), au Sénégal (ministère de l’éducation et Enda) et au Burkina Faso (formation des enseignants).

Plus d’information sur les sites web des projets MOPRACS et GEOPOLAC en cours de finalisation.

  • Le paludisme : profils épidémiologiques et nouveaux enjeux Contrôle de l’endémie et risque épidémique (Marc-Éric Gruénais)

En 2013, la lutte contre le paludisme constitue toujours une priorité et figure parmi les principales pathologies à combattre dans le cadre des objectifs du millénaire pour le développement (OMD 6 C). Depuis les années 2000, plusieurs éléments sont en faveur d’une amélioration de la situation du paludisme endémique. Ainsi, l’OMS réalise désormais un classement des pays concernés en fonction des phases suivantes : élimination, «pré-élimination», ou «contrôle». Sur le continent Africain, seuls des pays d’Afrique du nord (Algérie et Maroc) sont classés dans le groupe «élimination».  Mais des modifications favorables concernent d’autres pays du continent avec 8 pays qui ont diminué de plus de 50% leur nombre de cas en dix ans. La perspective d’élimination sur le continent africain est désormais envisagée et un pays du continent, le Swaziland fait état de l’élimination. D’autres pays du continent se rapprochent actuellement des critères compatibles avec la phase de pré-élimination (dont le Sénégal). Parvenir à la phase de pré-élimination de l’endémie palustre requiert la contrainte d’une surveillance accrue et une intensification des dispositifs de lutte. En effet, la phase dite de pré-élimination présente le risque attendu d’une expression transitoire d’un faciès épidémiologique paradoxalement plus grave.

L’analyse de la situation intermédiaire créée par l’accès à la phase de pré-élimination impose des questions et des enjeux qui peuvent trouver des éléments de réponse à partir d’approches multidisciplinaires: santé publique, épidémiologie et sciences sociales (politologie, anthropologie, sociologie, économie, géographie, histoire) [4-8].

- Comment accroître la surveillance épidémiologique et disposer d’une information sanitaire plus précise et réactive dans des contextes où les systèmes régionaux et nationaux d’information sanitaire sont souvent peu performants?
- Quels sont les modèles envisagés pour documenter l’inflexion des courbes de fréquence et de présentation de la maladie, quelle est leur validité, qu’en déduire?
- L’intensification de la lutte par une procédure associant diagnostic et traitement précoces par l’intermédiaire de représentants de la communauté (stratégie de lutte aujourd’hui largement favorisée) est-elle opérationnelle, efficace et équitable?
- Comment les gouvernements et les agences internationales peuvent-ils s’engager non seulement pour maintenir le niveau de financements mais aussi pour l’accroitre alors que les financements risquent de faire défaut et qu’en phase de pré-élimination le poids de la maladie représenté par le nombre de cas est perçu/attendu pour diminuer ?
- Les migrations, de zone endémique vers des zones d’élimination (ou de pré-élimination), constituent un risque important de réémergence (ou de persistance); comment le lien entre migration et risque épidémique sera-t-il géré?
- Dans l’expérience des mesures appliquées en zone d’endémie, le déplacement du risque vers les individus âgés de plus de 5 ans a été documenté et mis en relation avec les interventions ciblées chez les enfants de moins de 5 ans. Ce fait est un argument et un modèle pour envisager et anticiper la façon dont les politiques et décisions de santé peuvent contribuer à la transformation du risque. Plus généralement, il invite à considérer la « fabrique » politique des cibles des politiques de santé au niveau international (la «communauté», la «mère et l’enfant») et la traduction de ces politiques au niveau national.

Deux zones géographiques pourraient être concernées :

- Pays d’Afrique de l’Ouest (notamment Sénégal et Burkina Faso), susceptibles d’entrer en phase de pré-élimination
- DOM et Pays de l’Océan indien (Mayotte, Madagascar), ayant connu des situations de pré-élimination, d’élimination et de ré-émergence.

 

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