Projet scientifique – Axe 4

Axe 4 – Marchés et entrepreneuriats en Afriques

Vendeuse de chaussures à Nairobi. Photo : Sylvain Racaud

Depuis vingt ans, le continent africain a connu des mutations socioéconomiques importantes. Les récits et discours entourant l’« l’African growth miracle » ou l’émergence des « African Lions » (Young, 2012 ; Pitcher, 2012 ; Jerven, 2016 ; Rodrik, 2018) sont révélateurs d’un nouvel agenda international dans le quel le continent est vu comme le dernier grand marché à conquérir. L’élargissement et l’approfondissement de différentes formes de marchés participent ainsi conjointement tant à la transition du continent vers des « sociétés entrepreneuriales » (Audretsch, 2005) qu’au développement de « nouveaux marchés de consommation » (Leke et al., 2018). En haut de l’échelle, l’émergence des « start-up » et de l’« African tech » est soutenue par des dispositifs publics, par les organisations internationales et les firmes multinationales (Google, Microsoft) ainsi que par les grandes entreprises privées du continent et leurs fondations (Dangote ou Elumelu). En bas de l’échelle, le micro-entrepreneuriat, y compris dit « informel », est récupéré au sein des stratégies « Bottom of the Pyramid » des multinationales (Muthuri et al., 2020), ces entrepreneurs étant vus comme des « faiseurs de marché » (Guérin, 2020). Au milieu, les « classes moyennes » sont présentées tout autant comme un moteur de la consommation qu’un réservoir d’entrepreneurs en devenir. Les créateurs d’entreprises eux-mêmes s’identifient de longue date à cette nouvelle figure légitime (Banégas et Warnier, 2001). Ainsi, extension du discours pro-entrepreneurial et extension des espaces et de l’ordre marchands (Boltanski et Chiapello, 2001)  gagnent aujourd’hui de nombreux secteurs qui en étaient jusqu’à présent éloignés (secteur agricole, éducation, monde médical). Que connaît-on des pratiques des acteurs qui animent ces marchés en mutation, qu’elles relèvent de nouvelles formes d’entreprendre ou de nouvelles pratiques de consommation associées à des imaginaires de la réussite socio-économique ?  La diffusion de nouvelles technologies conduit-elle à modifier les sociabilités professionnelles ainsi que les modalités d’insertion dans les marchés urbains comme ruraux ? Qu’en est-il des institutions sociales et politiques qui accompagnent ces transformations, que ces dernières reposent sur des dispositifs publics ou des modes de régulation des marchés moins directement observables (réseaux de relations interpersonnelles) ? Ces mutations participent-elles à définir de nouvelles identités socioéconomiques ? Modifient-elles les bases sur lesquelles repose la domination de l’État ? Enfin, quels sont les effets de l’actuelle crise de Covid-19 sur ces différents aspects ?

Les pratiques économiques et les marchés doivent être étudiés dans leur relation, leur « encastrement », aux environnements sociaux, politiques, géographiques et institutionnels précis, avec leurs contingences et leurs conflits aux issues incertaines. Dans le sillage de certaines écoles en sciences économiques (courants institutionnalistes, théorie de la régulation en France), mais aussi de la sociologie économique (Granovetter, 2017), de la géographie (Madeline, 2012), ou encore de la sociologie politique et de l’action publique appliquée à la sphère économique (Hay & Smith, 2018), ce parti-pris invite plus précisément à favoriser autant que possible des méthodologies mixtes, combinant dispositifs d’enquêtes quantitatives et qualitatives. Deux aspects seront approfondis dans ce nouveau projet quinquennal.

Le fait entrepreneurial dans la pluralité de ses configurations

L’essor économique du continent s’accompagne d’une rhétorique pro-entrepreneuriale (CNUCED, 2015 ; BAD, OCDE & PNUD, 2017 ; Akinyoade et al., 2017 ; Dana et al., 2018) qui voit dans cette « nouvelle génération » d’entrepreneurs (Severino et Hadjenberg, 2016) les bâtisseurs de cet « afri-capitalisme » que met en avant la fondation de l’homme d’affaire nigérian Tony Elumelu (Ameashi et al., 2018). Le champ du développement s’est également saisi de ce mouvement, comme il l’avait déjà fait à la fin des années 1980 et au début des années 1990 (« Africa needs its entrepreneurs », Banque mondiale, 1989). Dans cette Afrique appelée à être le « grand marché » de demain, qui se rêve en « start-up nations », plusieurs « mondes » de l’entreprise cohabitent, selon leurs rapports au droit et à la légalité (formel/informel), le type de marchés qui structurent les activités productives (domestiques et/ou d’exportations), les lieux ou l’espace (urbain, péri-urbain, rural) et les organisations (artisanale/industrielle).

Une catégorie plus particulièrement étudiée concerne le petit entrepreneuriat en milieu urbain. Cette réalité entrepreneuriale a longtemps été décrite sous le seul angle de l’informalité (« secteur informel »), en y opposant une majorité d’entrepreneurs par nécessité (ou survie) à une toute petite minorité d’entrepreneurs par opportunité (Amin, 2010). De nombreux travaux en socio-anthropologie ont pourtant montré que l’éthos des micro entrepreneurs, avant même les colonisations, était loin d’être antinomique avec l’exploitation d’opportunités d’affaires (Ellis et Fauré, 1995 ; Warnier, 1988 ; Ochonu, 2018). Plus récemment, certains travaux déconstruisent également cette catégorie des « survivalists » en cherchant à démontrer le potentiel entrepreneurial qu’elle recèle (Naudé, 2008 ; Grimm et al., 2012). Des études seront donc consacrées à la fabrique (sociale et statistique) de ces nouvelles catégories d’analyses et aux pratiques qu’elles recouvrent, à travers des dispositifs minutieux d’enquêtes mixtes (combinant questionnaires et entretiens qualitatifs), y compris à dimension de panel. 

De nouvelles logiques entrepreneuriales irriguent également les pratiques du monde agricole. Des nouvelles figures d’investisseurs-exploitants agricoles sont mises à l’honneur par des gouvernements en quête de marchés à l’export (Lefort, 2012 ; Planel, 2014). Les chaînes de valeurs connaissent des transformations, pour partie liée au développement du marché urbain et à l’intégration inédite d’espaces ruraux agricoles aux marchés mondiaux de cultures globalisées en plein essor avec notamment l’arrivée de nouveaux acteurs privés dans ces secteurs (Calas, 2018 ; Racaud, 2016). Les conditions d’accès aux ressources essentielles à l’activité agricole sont un élément clé, ici : le crédit, l’assurance, les intrants, les informations sur les marchés et la formation technique et professionnelle conditionnent le devenir des exploitations, des bassins de production, des secteurs. Ces activités économiques, qui intéressent de très près des acteurs de la finance mondiale (Swiss Re, Munich Re), s’inscrivent dans des liens sociaux, qui façonnent les possibles, entre pression redistributive et mécanismes assurantiels.

De manière transversale, une attention particulière sera portée aux effets du numérique sur les pratiques entrepreneuriales. L’accès très large au téléphone mobile (44% des habitants du continent en 2018, dont un tiers de smartphones) constitue un saut technologique (leapfrog) vers ces technologies, qui modifie en profondeur l’activité et la vie des entrepreneurs (Berrou et Mellet, 2020). Notre réflexion s’inscrira ici dans une perspective centrée tout autant sur les usages, leurs effets sur l’activité économique ainsi que sur l’économie politique dans son ensemble.

Un dernier point relatif à l’entrepreneuriat aujourd’hui mérite l’attention : le rôle joué par l’État et ses politiques d’appui à l’entrepreneuriat, par exemple en faveur de l’attractivité des marchés locaux aux yeux des investisseurs étrangers, notamment dans les secteurs de production destinés à l’export. Il s’agit de comprendre ici comment la relation à ces mondes entrepreneuriaux (Kouassi, 2019) peut modifier les arrangements politiques sur lesquels repose le pouvoir d’État, notamment en favorisant de nouveaux itinéraires d’accumulation (Roger, 2020).

Les marchés en Afriques et leur construction sociopolitique

Pour comprendre ce qui se passe sur les marchés en Afriques, il faut mettre en relation ces transformations de l’entrepreneuriat avec d’autres dimensions qui éclairent les configurations sociales, politiques, spatiales de ces marchés en mutation. Des marchés de la consommation connaissent des transformations rapides, localement. Ces transformations inspirent des analyses en termes de nouvelles classes sociales, de classes moyennes émergentes, diffusant de nouvelles attentes économiques et sociales, de nouvelles aspirations. Les réflexions engagées à LAM depuis plusieurs années autour des classes moyennes en Afrique (Darbon et Toulabor, 2014; Berrou et al., 2020) conduisent à questionner les catégories utilisées pour décrire ces marchés en mutation, et à interroger les mutations des attentes et des modes de vie des individus et des ménages. Ces transformations sociopolitiques des marchés affectent les pratiques et comportements de consommation et d’épargne et conduisent à reconfigurer les stratifications socioéconomiques, les inégalités, les formes de solidarités.

Des routes marchandes se dessinent à l’interface entre mondes ruraux et mondes urbain. Le concept de « route marchande » permet en effet de penser les relations rural-urbain et locales-mondiales partant de l’analyse des circulations de marchandise, des lieux commerçants, des mobilités des acteurs et de leur insertion dans des réseaux marchands. La route marchande combine les dimensions spatiales de la circulation avec des aspects relationnels entre acteurs. Dans sa conception spatiale, la route se réfère à l’ensemble de lieux, reliés de manière continue ou discontinue. La route est l’infrastructure de transport, le dispositif logistique mais elle renvoie aussi aux grands investissements et aux accords bilatéraux. La route parvient également aux confins ruraux et son analyse interroge la spatialité de la globalisation, la manière dont des espaces considérés comme périphériques sont parties prenantes d’une « mondialisation discrète » (Choplin et Pliez, 2015). Une conception immatérielle permet ainsi l’articulation de réseaux sociaux et de réseaux spatiaux (Belguidoum et Pliez, 2012).

Dans l’accès aux ressources foncières, des formes de transaction qui ne semblent pas toujours pensées en termes de marchés économiques et qui obéissent à des règles formelles et sociales particulières alimentent un marché du foncier en pleine évolution. Plusieurs auteurs ont souligné l’intérêt d’aborder le foncier en Afrique par les transactions et ce au-delà de la référence aux accaparements fonciers qui s’est généralisée à partir de 2008 (Anseeuw, 2011). C’est le cas en particulier de Lund et Boone (2013) qui soulignent que les transactions foncières permettent de saisir non seulement le développement d’un marché mais aussi le rôle joué par l’État dans celui-ci et permettent, ce faisant, d’explorer aussi bien les logiques productives que rentières (Sindzingre). Les transactions connectent donc des productions à des marchés formels ou informels (Woodhouse, 2003), marchés où sont commercialisées lesdites productions mais également d’autres marchés comme ceux du foncier et du travail, ainsi qu’aux migrations associées (Woodhouse, 2012).

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