Comment votent les diasporas?

Lancés le 10 février 2022, les Cafés Recherche des laboratoires Centre Émile Durkheim (CED) et Les Afriques dans le Monde (LAM), étaient une invitation à partager une question d’actualité avec un chercheur de Sciences Po Bordeaux.

Lors du dernier Café Recherche, le 14 avril 2022, Alessandro Jedlowski (chargé de recherche) et Étienne Smith (maître de conférence) ont été invités à témoigner sur la manière dont votent les diasporas.

Synthèse de leurs interventions

De nombreux pays dans le monde autorisent leurs expatriés à voter depuis l’étranger pour les élections (présidentielles et/ou législatives ou encore référendums selon les cas). La recherche ne s’est pourtant intéressée à ces nouveaux territoires du vote que récemment, et la sociologie électorale de ces électeurs de l’étranger n’en est qu’à ses débuts.

Plusieurs questionnements ont émergé ces dernières années. Tout d’abord, des questionnements normatifs: où la citoyenneté s’arrête-elle, dans l’espace et dans le temps ? Faut-il forcément vivre sur un territoire pour en être « partie prenante » ou faut-il envisager une « portabilité » des droits de vote plus conforme aux mobilités internationales croissantes des individus? A l’inverse, faut-il que le droit de vote se transmette de générations en générations à l’étranger quand il n’y a plus de lien avec le pays d’origine ou faut-il un terme dans le temps à la transmission de la citoyenneté comme le font certains pays (Canada, Royaume-Uni) ? Faut-il une représentation parlementaire spécifique pour les expatriés et si oui dans quelle proportion ? etc.

Ensuite, des questionnements sur le comportement électoral des expatriés : comment expliquer les forts différentiels de participation d’un pays de résidence à l’autre ? les préférences politiques évoluent-elles en contexte migratoire ou sont-elles stables ? doit-on privilégier dans l’analyse un effet du pays d’origine ou un effet du pays d’accueil ou bien les variables sociologiques lourdes neutralisent-elles ces effets contextuels ?  la bi-nationalité et le vote multiple qu’elle autorise produisent-ils des effets propres ? y’a-t-il des votes sur enjeux spécifiques ? comment la politique étrangère des pays d’origine et de résidence, et les relations internationales plus largement, influent-elles sur le comportement électoral ?

Dans le cadre de ses projets de recherche, la Chaire Diasporas Africaines du LAM, s’intéresse tout particulièrement au vote des expatriés sénégalais et ivoiriens, mais l’actualité électorale française récente invite à se pencher sur le vote des Français de l’étranger comme cas d’étude. En 2022, la France compte 1,4 million de ressortissants à l’étranger inscrits sur les listes électorales consulaires, soit un peu moins de 3% de l’ensemble de l’électorat (à titre de comparaison le département de la Gironde compte 1,15 million d’inscrits). Mais avec une participation nettement en deçà de la participation au niveau national, le nombre de votants reste faible. Pour la présidentielle de 2022, il avoisine les 500.000 votants. La participation est aussi en baisse par rapport à 2017 : 45% au premier tour en 2017contre 35% en 2022. Pour les législatives, la participation des Français établis hors de France est encore plus faible (entre 9% et 27% en 2017 selon les circonscriptions). On aurait tort cependant de n’y voir qu’un électorat marginal car numériquement faible. D’ailleurs les principaux candidats incluent désormais dans leurs stratégies de campagne ou de levée de fonds cet électorat expatrié.

Dans les représentations médiatiques, c’est un vote réputé historiquement de droite. De fait, les candidats de droite à la présidentielle l’ont emporté chez les Français de l’étranger à chaque élection présidentielle depuis 1981 (première présidentielle avec la participation des expatriés), mais cette avance s’est réduite dans le temps. En 2012, la droite l’emporte encore à la présidentielle (53% pour Sarkozy, 47% pour Hollande), mais c’est la gauche qui emporte 9 circonscriptions sur 11 lors des législatives. L’important renouvellement générationnel et sociologique des communautés françaises expatriées, ainsi que la meilleure inscription électorale à l’étranger, expliquent notamment cette évolution.

En 2017 et 2022, le raz-de-marée pour Emmanuel Macron, et pour LREM aux législatives de 2017 (10 circonscriptions sur 11) brouillent quelque peu la donne. Si la plupart des fiefs de droite à l’étranger ont résisté au premier tour en 2017 (Côte d’Ivoire, Gabon, Israël, Liban, pays du Golfe, Asie…) ils ont en revanche basculé chez Emmanuel Macron en 2022 (hormis Israël plaçant l’extrême-droite en tête cette année). Pour la gauche, de solides bastions demeurent tant en 2017 qu’en 2022 (Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest, Canada, Belgique).

Les résultats du deuxième tour de la présidentielle marquent plus nettement la la spécificité de ce vote expatrié : en 2017, Emmanuel Macron obtenait 89% des voix contre 11% pour Marine Le Pen, et en 2022 86% des voix contre 14% pour Marine Le Pen. Cette faiblesse structurelle de l’extrême droite à l’étranger ne doit néanmoins pas masquer quelques excellents scores dans des localités spécifiques à la sociologie expatriée particulière (Monaco, Gabon, Djibouti, Russie, Thaïlande, Cambodge, Miami, République dominicaine, Paraguay, Agadir au Maroc, la cité balnéaire de Saly au Sénégal, Johannesburg en 2017 et Israël en 2022).

Ces résultats atypiques à l’étranger révèlent des concentrations d’électeurs aux caractéristiques particulières (milieu professionnel, tranche d’âge, niveau de diplôme ou de revenu…), comme on en trouve également dans l’hexagone, plutôt que des comportements électoraux aux causalités spécifiques. Il faut donc bien évidemment resociologiser ce vote de la diaspora plutôt que faire des grands titres sur des résultats présentés comme « étonnants ». Ils ne le sont qu’à condition d’oublier ces arrière-plans sociologiques des communautés françaises à l’étranger (qui ne forment d’ailleurs pas souvent « communauté »). La majorité des travaux soulignent d’ailleurs plutôt la grande continuité des positionnements politiques dans les communautés françaises expatriées, ce qui a été montré pour de nombreux autres pays également. Au fond, la migration ne transforme pas radicalement le rapport au vote, mais elle offre à l’analyse des sites privilégiés, par effet de loupe, des dynamiques électorales du pays d’origine. En ce sens, étudier le vote des Français aux quatre coins du monde nous dit aussi beaucoup sur le vote « ici ».